AUDIOVISUEL / TOUTES CES ACTRICES ! par Frédéric BOUCLEY

Une de mes théories favorites sur le cinéma est qu’un film ne peut être vraiment mauvais si l’actrice, tout en défendant vaillamment son personnage, dispense un certain charme alentour. Qu’on se souvienne des westerns enchanteurs de notre enfance. Dubitatifs face à la bonne conscience civilisatrice des troupes confédérées qui cassaient allègrement du Peau-Rouge, nous n’avions d’yeux que pour les belles Indiennes aux longues nattes brunes et à la peau cuivrée, retenues près des feux de camps comme monnaie d’échange. Leurs regards farouches transpercèrent à jamais nos cœurs d’artichauts…

Si toutes les femmes sont fatales, comme l’écrivit Claude MAURIAC – pour le mystère fondamental qui s’attache à leur être et que nous nous échinons en vain à éclaircir – alors les actrices en font une raison d’être. Peu de femmes peuvent se vanter d’avoir été détective, aventurière, coiffeuse, intellectuelle suicidaire, directrice de théâtre, détenue, belle-mère libérée, bourgeoise prostituée, ex-reine de beauté, prof de philo, danseuse de cabaret, veuve alcoolique, mère de famille, vampire… sauf une : Catherine DENEUVE a incarné ces femmes successives, ni tout à fait la même, ni tout à fait une autre, mais comme je l’aime et la comprends ! A l’instar de Jeanne Moreau, autre grande collectionneuse de personnages, elle démultiplie à l’infini le fascinant secret qui rend les actrices insaisissables.

Ce mystère est sans doute à l’origine de notre manie de la classification, de la catégorisation. Désormais, le monde serait divisé en trois continents : les blondes (sage Grace KELLY, amorale Brigitte BARDOT), les brunes (l’audace de Louise BROOKS, la douceur de Gene TIERNEY) et les rousses (la pétaradante Rhonda FLEMING, la fragile Sissy SPACEK). Nous pouvons raffiner l’exercice en distinguant les graciles échassières des natures plantureuses (Cyd CHARISSE, Fanny ARDANT et Angie DICKINSON d’un côté, Jane RUSSELL, Laura ANTONELLI et Jayne MANSFIELD de l’autre) sans oublier les femmes au corps androgyne (Audrey HEPBURN, Mia FARROW ou Jane BIRKIN) et les gracieuses myopes de circonstance (Dorothy MALONE dans Le Grand Sommeil, Cybil SHEPHERD dans Taxi Driver, Claude JADE dans Domicile Conjugal). Mieux encore, de Sue LYON, nymphette blonde à Pam GRIER, splendeur noire à maturité, les couleurs et les générations ne s’excluent pas, elles s’additionnent. Quand il n’y en a plus il y en a encore et ainsi nous avons pu découvrir la Portugaise Leonor SILVEIRA, l’Indienne Shabana AZMI, la Chinoise Gong LI, la Suédoise Lena OLIN, l’Italienne Laura MORANTE et les nouvelles muses du cinéma hexagonal : Emmanuelle SEIGNER et sa soeur Mathilde, Marianne DENICOURT, Sandrine KIBERLAIN, Chiara MASTROIANNI, Karin VIARD, Virginie LEDOYEN, Jeanne BALIBAR, Laurence CÔTE, Michèle LAROQUE, Nathalie RICHARD, précédées dans la carrière par leurs grandes soeurs Sophie MARCEAU, Sandrine BONNAIRE, Juliette BINOCHE, Marushka DETMERS. Par leur abondance et leur variété, les actrices sont une image de la liberté sans frontières, elles sont l’essence même de la démocratie.

Dans cette optique et sur un mode plus badin, il est regrettable de constater quelle portion congrue leur accorde une institution aussi vénérable que l’Éducation Nationale. Bambin, j’eusse apprécié ô combien une enseignante mutine, élégante et parfumée pointant de sa professorale baguette une affiche de La Chatte sur un toit brûlant et récitant « My-Tay-lor-is-sweet » en désignant tour à tour les cheveux de jais, les épaules satinées et le décolleté vertigineux de notre Élisabeth préférée. Armé de la plus élémentaire mauvaise foi, je prétends que la vision prolongée de Gina LOLLOBRIGIDA m’a aidée dans la compréhension de cette phrase lapidaire de Victor HUGO : « Il y avait dans les champs des cultivatrices dont on n’apercevait que la première syllabe« . Chez l’amie de Fanfan la Tulipe, la première syllabe est rondement redoublée et à défaut de bas de soie, nous filerons la métaphore. Enfin, pour ranimer les lycéens léthargiques, voici un sujet du bac que je cède gracieusement aux professeurs démoralisés : « Commentez cette interrogation métaphysique inspirée à Brigitte BARDOT par Saint Jean-Luc, évêque de Capri : Qu’est-ce que tu préfères? Mes seins ou la pointe de mes seins?« . Jeunes gens, veillez à bien peser le pour et le contre. C’était ma contribution à la défense de l’école laïque et à l’édification de la pensée de nos chères têtes blondes, brunes ou rousses.

Aime-t-on les actrices pour elles-mêmes ? Oui, bien sûr mais pas seulement. Il est troublant de constater la part de fétichisme liée au cinéma et à ses héroïnes (et à ses héros, certes). Assemblage bizarre d’idolâtrie et de matérialisme, le fétichisme désincarne les actrices autant qu’il leur permet de s’incarner. Le sifflet de Lauren BACALL, le long gant noir de Rita HAYWORTH, le ruban au cou de Romy SCHNEIDER, le fume-cigarettes d’Audrey HEPBURN, le cerceau à l’intérieur duquel ondoient les hanches de Lee REMICK et, symbole entre tous, la célèbre robe de Marilyn MONROE dont l’air du métro révèle la légèreté, sont les exemples les plus mémorables de ce jeu avec l’interdit. Dans Vertigo d’Alfred HITCHCOCK, cet attachement maladif devient le sujet du film et la métamorphose de Kim NOVAK (tailleur gris acier et coloration platine) son emblème. Le fétichisme, contrée énigmatique où rien n’est accessoire. Beau paradoxe à résoudre durant nos vieux jours…

Le philosophe Paul RICOEUR a développé le point de vue selon lequel on ne s’identifie pas aux personnages d’une histoire (au contraire de l’idée communément admise) mais aux situations dans lesquelles ils évoluent. Dans Crève l’écran !, Barry MALZBERG, romancier quant à lui peu catholique, a magistralement illustré ce propos ; dans ses fantasmes les plus débridés, son héros cinéphile traverse l’écran, prend la place de cinéastes en vogue ou d’acteurs fameux pour vivre avec BB, Liz TAYLOR, Sophia LOREN et Doris DAY des aventures torrides. Notre désir de spectateur est moins de changer de personnalité (un peu) que de changer de monde (beaucoup), c’est pourquoi ce phénomène d’identification fonctionne pour toutes sortes de films, sublimes tranches de gâteau ou navets tartignoles.

Ainsi chaque cinéphile digne de ce nom montre un penchant certain à la polygamie, fut-elle virtuelle. Il rêve de gambader avec Harriet ANDERSSON en vacances sur son île (Monika), d’entrelacer la ligne de chance et la ligne de hanche d’Anna KARINA (Pierrot le fou), d’assister en soutane au strip-tease de Sophia LOREN (Hier, aujourd’hui et demain), de danser et chanter dans les rues avec les soeurs DORLEAC (Les Demoiselles de Rochefort), d’expliquer à Jean SEBERG le sens du mot « dégueulasse » (A bout de souffle), de pousser la balançoire de Bernadette LAFONT (La Fiancée du pirate), de dormir dans les fossés avec Paulette GODDARD (Les Temps modernes), de visiter Los Angeles en compagnie d’Anouk AIMEE dans une décapotable blanche (Model shop), de prendre un bain de minuit avec Ava GARDNER et ses boys qu’elle appelle ses « besoins biologiques » (La Nuit de l’iguane). Et, pourquoi pas, de rejoindre les impétueuses Assumpta SERNA (Matador) et Sharon STONE (Basic instinct), l’une avec une épingle à cheveux en clef de sol, l’autre avec un pic à glace, pour découvrir que la petite mort peut côtoyer la grande.

Le plaisir, on le voit, suppose parfois une recherche tortueuse. Après le fétichisme des objets, la parcellisation du corps des actrices témoigne de cette attirance pour la source du mystère, le corps féminin. Les jambes de Marlene DIETRICH, les seins d’Anita EKBERG, les yeux de Natalie WOOD, l’auguste fessier de Stefania SANDRELLI, la fossette de Sandrine BONNAIRE, les hanches d’Andrea FERREOL, la bouche de Kim BASINGER, le genou de Laurence De MONAGHAN, la voix de Claudia CARDINALE… Décidément, le mystère de la femme coupée en morceaux reste entier. Les jumeaux gynécologues de Faux semblants (de CRONENBERG) ne proposaient-ils pas de remplacer les concours de beauté traditionnels par l’élection du plus beau foie, de la plus belle rate ? Soyons rassurés. Tout ceci n’est que magie de la fiction, comme la mésaventure de la danseuse chargée de distraire ce prince des Mille et une nuits qui demande qu’on retire les voiles couvrant le corps de la jeune femme puis, insatisfait de la nudité de cette dernière et toujours plus curieux, exige alors qu’on lui enlève la peau.

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