AUDIOVISUEL / PAS VU PAS PRIS DE PIERRE CARLES OU LE JE(U) DES APPARENCES par Aurélio SAVINI

Pavé dans la mare du journalisme médiatique, Pas vu pas pris entend dévoiler les connivences de cette corporation en démontrant qu’il est impossible de diffuser certaines images à la télévision française, en l’occurrence, un dialogue « stratégique » intercepté à leur insu entre François LEOTARD, alors Ministre de la Défense et Étienne MOUGEOTTE, vice-président de TF1. Mais, en apparaissant lui-même à l’image tout en dialoguant avec son propre film par un subtil jeu de montage, Pierre CARLES ne montre-t-il pas plutôt les limites du journalisme audiovisuel traditionnel ?

Petit rappel des épisodes précédents : en 1994, Pierre CARLES, déjà auteur d’un film qui a révélé la fausse interview de Fidel CASTRO par Patrick POIVRE D’ARVOR, s’est procuré les images d’une conversation « off » LÉOTARD / MOUGEOTTE ; elles devaient être diffusées par Arte dans son excellente émission Brut, mais finalement la direction de la chaîne a renoncé. En 1995, comme chaque année, Canal + organise une Journée de la télé. Thème retenu : « la télé, le pouvoir, la morale ». Pierre CARLES propose alors Pas vu à la télé, un film où il enregistre la réaction gênée, condescendante ou hargneuse de quelques journalistes-vedettes de la TV, quand on leur montre une cassette où figurent les fameuses images de l’entretien piraté entre LÉOTARD et MOUGEOTTE. A la vision du sujet, Canal + refuse sa diffusion le considérant « hors sujet » (!). Archiviste consciencieux et toujours en avance d’un coup, CARLES enregistre systématiquement les conversations téléphoniques avec les responsables de Canal +, Philippe DANA (responsable de la Journée de la télé et intermédiaire d’Alain DE GREEF, directeur des programmes), puis Karl ZÉRO (responsable du Vrai journal). C’est ce que l’on verra dans un nouveau film Pas vu pas pris, qui est sorti en salles en novembre 1998 grâce à une souscription permettant de racheter les droits des images télévisées et de payer le transfert sur film puis le tirage de copies… Bref, un film pour la télé qu’on ne peut voir qu’au cinéma.

Pas vu pas pris utilise une écriture audiovisuelle bien particulière, plus proche d’un mélange de Buster KEATON et Dziga VERTOV que des plans-séquences caméra à l’épaule de DEPARDON. C’est l’exemple type de l’ambiguïté de toute image documentaire. Son auteur, diplômé JRI (Journaliste Reporter d’Images) de l’IUT de Bordeaux en 1998, est attaqué par certains pour l’utilisation de méthodes déloyales. Il est également vivement défendu par d’autres – principalement la mouvance Charlie hebdo, Le Monde Diplomatique, Les Inrockuptibles – qui voient en lui, en résumé, le seul vrai journaliste d’investigation de la télévision.

Commençons par le « Mac Guffin », aurait dit HITCHCOCK, qui considérait qu’il fallait dans une bonne histoire un prétexte, un biais, quelque chose qui semble avoir beaucoup d’importance pour les personnages du film, alors que le spectateur, lui, ne sait pas exactement de quoi il s’agit. J’ai ainsi demandé à plusieurs personnes de me résumer la teneur exacte de cet entretien LÉOTARD / MOUGEOTTE, filmés de dos, face à la mer. Comme j’ai pu moi-même m’en rendre compte, il s’avère très difficile de comprendre ce qui se dit, sinon par bribes : ils se tutoient, on les entend vaguement parler du cahier des charges du service public et de certains hommes politiques susceptibles de se présenter à des élections. Un moment de lobbying somme toute classique. Mais on ne comprend pas vraiment par qui ces images ont été filmées. Dans Le Monde du 8-9 mars 1998, Jacques MANDELBAUM pense même qu' »une caméra, celle du polémiste Pierre CARLES, les filme tout de même« . Ce qui est inexact. Ces images qui précèdent un direct (le journal de 20H de TF1 du 6 juin 1994) sont des images « feed », facilement interceptables avec un peu de matériel ; on peut presque dire que ce moment a été filmé en pilotage automatique, probablement en phase de préparation de la régie technique pour le direct. Dans ce cas précis, c’est un journaliste de Satellite TV qui serait à l’origine de la récupération des images. Le tour de force est de s’en servir comme détonateur alors qu’elles ne contiennent pas grand-chose, ce qui démontre a contrario la solidarité de fait entre quelques journalistes-vedettes offusqués et leur profonde condescendance pour le « public ». Objectif : pour une fois, rendre visible et risible cette connivence connue de tous.

Mais à ce propos, une autre polémique a débuté avec la diffusion en salles de ce documentaire. Cette fois, c’est Hector OBALK, l’auteur de plusieurs des interviews du film, qui regrette que Pierre CARLES ait complaisamment choisi comme point de départ un évènement qui n’en était pas un : l’entretien piraté entre François LÉOTARD et Etienne MOUGEOTTE ne révélait en fait aucun secret d’Etat contrairement à ce qui est répété plusieurs fois dans le film en citant à l’appui un article du Canard enchaîné. Pourtant, le patron de ce journal, Claude ANGÉLI, au cours d’un entretien filmé avec OBALK, que CARLES n’a pas retenu au montage, avoue qu’il y a eu en fait une « erreur involontaire » (cette rencontre, comme l’échange de courrier avec Pierre CARLES, sont disponibles sur Internet). OBALK accuse alors CARLES de l’avoir censuré en ne révélant pas cette inexactitude de départ : « Son film ne repose pas sur l’erreur mais sur la caution du Canard », auquel il est effectivement fait référence plusieurs fois au cours des entretiens avec les journalistes-vedettes. Pour CARLES, cette cassette de l’entretien LÉOTARD / MOUGEOTTE doit servir « uniquement de révélateur de la mauvaise conscience journalistique« . A l’objection titilleuse d’OBALK, il répond que dans ce cas : « c’est ton film, pas le mien » ; OBALK penserait effectivement à un contre-film sur toute cette aventure. Ou comment un travail d’équipe dépend, même dans une petite structure, comme à Hollywood, d’un « final cut », c’est-à-dire d’un droit de montage final détenu par une seule personne.

Mais, plus fondamentalement, c’est bien le « Je » de la voix off de Pierre CARLES qui détourne et trouble les images. Peut-être pour la première fois dans un documentaire, on se sert de la vidéo pour ce qu’elle est : un matériau facilement accessible et manipulable, par exemple en revenant sans cesse sur des enregistrements ou par le rapprochement entre deux émissions télévisées. Ainsi, sur le ton de la confidence ironique mais avec une voix faible et saccadée, comme s’il improvisait, il parsème ses phrases de « alors, là… » ou de « lui, là…« , en dialogue permanent avec l’image, par exemple :

« Alors là, ce sont des images qui avaient été captées juste avant un journal télévisé et l’on pouvait voir une certaine familiarité, ou connivence, disons, entre un important membre du gouvernement, lui, là, et un journaliste influent… » ou « alors, Pierre LESCURE était le PDG du Groupe Canal +, à gauche sur l’écran, là…« . Ce commentaire se transforme même en auto-commentaire sur ses propres images où CARLES apparaît à l’écran au téléphone puisqu’il enregistre toutes ses conversations, notamment quand il appelle Canal + : « Alors, ça, c’est quelques jours plus tard, alors que nous étions en plein montage du sujet« , suit le dialogue « – Allô ? – Philippe DANA ? – C’est vrai. – Ouais, Pierre CARLES à l’appareil. – Ah ! Monsieur CARLES !« . Ce jeu permanent avec l’image lui permet en même temps de la décrire et de la mettre à distance, c’est-à-dire de laisser le temps au spectateur de suivre son raisonnement.

L’exemple le plus efficace, le plus drôle aussi – le film est d’abord une comédie sur le travail – c’est le montage parallèle sur PPDA : « Ça, c’était deux semaines plus tard, toujours dans le même journal, on apprenait que PPDA avait joué au football avec quelques amis sur la pelouse du Parc des Princes, qui était géré par la Ville de Paris. Alors, voilà des images du match, là c’est PPDA qui vient de marquer un but, et voici Michel CHAZY, à l’époque gérant du Parc, à qui j’avais demandé comment PPDA avait fait pour bénéficier de ce privilège… Écoutons à présent ce que PPDA déclarait dans cette émission de Canal + : – Cela dit, en effet, ne jamais accepter le moindre cadeau d’un homme politique. Je ne l’ai jamais, en ce qui me concerne, jamais accepté ».

Ce jeu de cache-cache avec ses interlocuteurs n’est pas sans rappeler le premier film plein d’audace du journaliste américain Michael MOORE, Roger et moi (1990), que l’on a pu également découvrir au cinéma. Utilisant toutes les possibilités du montage et du jeu avec la voix-off, le documentaire se présentait en fait comme une enquête satirique sur la crise automobile à Flint, petite ville de la banlieue de Detroit, tout en ayant pour objectif de rencontrer le responsable des milliers de licenciements, le PDG de General Motors Roger SMITH. MOORE aussi fut accusé de manipuler les images. Mais la question est de savoir comment se comporter face à de puissantes personnalités qui ne vous laisseront pas accéder par eux-mêmes à la vérité. Pierre CARLES pense que les journalistes-vedettes sont malhonnêtes et que lui aussi doit être malhonnête, qu’il doit avoir recours à des artifices pour faire émerger des vérités. Cette problématique n’est pas nouvelle. Déjà, en 1961, à propos du documentaire controversé d’Erwin LEISER Mein Kampf (1960), Michel DELAHAYE accordait à la technique du recadrage de l’image un pouvoir de contre-analyse visuelle : « Je prends ce travelling sur l’image qui aboutit au gros plan de la bouche ouverte de Hitler. Il y a techniquement, trucage. Psychologiquement aussi… Procédé démagogique ? Oui, mais Hitler, sur la photo, est lui-même un démagogue en action… Le procédé, faux en soi, appliqué à un faux de même nature, se trouve par là justifié : faux par faux donne vrai, comme moins par moins donne plus… Je dis maintenant, après avoir légitimé la façon dont on a interprété les images, que c’est l’absence d’interprétation… qui n’eût pas été légitime : le vrai y fut devenu un moment du faux » (« Le Livre des damnés », Cahiers du cinéma, n°115, janvier 1961).

Bien que discutable dans l’absolu, ce genre de technique (le recadrage, le je(u) de la voix off, l’astuce narrative) semble nécessaire face à des hommes au pouvoir symbolique certain. Ceci dit, pour rendre encore plus efficace sa démonstration, j’encouragerais Pierre CARLES à approfondir son côté burlesque plutôt que d’endosser la figure de justicier que veulent lui dessiner ses amis politiques, ses méthodes – ou plutôt son style – relevant d’une véritable écriture audiovisuelle. En effet, ce n’est pas un hasard s’il pense que l’IUT Communication de Bordeaux « apprend à faire semblant d’être omniscient » alors qu’il apprécie les films de Chris MARKER et MURNAU et qu’il parle de ses apparitions dans Pas vu pas pris comme celles d’un « personnage que j’incarne dans le film… Je fais l’idiot, comme dans le film de Lars VON TRIER. Je fais de la télé, mieux qu’à la télé, mais comme à la télé » (Les Inrockuptibles, 10 novembre 1998).

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