AudioVISUEL / AUTOUR DES CIELS BLEUS D’EDWARD HOPPER par Aurélio SAVINI

Le bleu ? Couleur, spectacle, excitation, repos, selon GOETHE. Un beau programme esthétique. « Couleur bleu-ciel » : expression commune qui revoit à un référent permanent et banal, donc, de nos jours, de moins en moins visible. De même, a priori, le bleu n’est pas la couleur caractéristique des tableaux d’Edward HOPPER, ce peintre des oiseaux de nuit. Elle est rarement directement expressive, plutôt à la périphérie qu’au centre de la vision, le bleu passe en douce, comme à certaines tombées du jour.

Mais cette couleur, plus ou moins lumineuse, n’en demeure pas moins une composante essentielle de la météo des sentiments latents, en suspension. Chez HOPPER, elle devient même une matière du temps, qui se pare, à chaque moment du jour, d’un état d’âme. Nombre de ses toiles ne portent-elles pas d’ailleurs des titres indiquant les heures de la journée ? Comme une invitation à lever la tête vers la lumière et le ciel.

Soir bleu (1914) justement. Une terrasse de café en bord de mer. Cas d’école : où placer l’horizon ? Où placer la ligne de partage entre le ciel et la mer ? Jouer l’expressivité de la couleur, son autonomie, ou son rapport aux personnages ? HOPPER joue (avec) la coupure des lignes et le contraste des surfaces. Le ciel apparaît à dominante bleu-clair, il n’est pas homogène, mais perturbé, blanchi par la peau claire d’une femme debout, lourdement maquillée. Au contraire, la mer possède une teinte bleu-foncé, qui contraste avec le vêtement blanc d’un clown assis. La ligne de partage ciel-mer « coupe » horizontalement le corps de la femme debout. Ces deux surfaces bleues (ciel et mer) sont elles-mêmes traversées verticalement par un poteau gris au premier plan. Pas vraiment de profondeur, plutôt une impression d’aplats bleus. Seul le ciel, au centre du tableau, semble mouvant, « éclairé » par la peau blanche de la femme fardée à gauche, et par le clown maquillé au vêtement blanc à droite ; clown qu’elle regarde.

 

Un ciel bleu entre deux corps.

La profondeur, on peut difficilement la retrouver dans Coin de rue de New-York : le bistrot (1913).

Elle est tellement bouchée par ces immeubles aux tours pareilles à des cheminées d’usines, entourées d’un ciel « contaminé », qui a du mal à s’éclaircir. Cette contamination n’est plus le fait des corps mais des machines. Dès lors, le bleu du ciel se distingue difficilement des constructions au sol. Le ciel n’est plus une ouverture vers le haut mais le reflet du monde industriel terrien. Seul le bistrot aux tons ocres, au premier plan, semble pouvoir réchauffer ces personnages vêtus de noir, anonymes, qui s’extirpent de la profondeur de « brouillard bleu », qui masque légèrement les contours ; alors que le bistrot est encore clair, reconnaissable, dans son dessin et sa couleur ocre.

 

Un ciel bleu comme prolongement de bâtiments.

Pas de perspective non plus le Dimanche au petit matin (1930), après une longue semaine de travail, ou à la recherche d’un job en pleine Dépression. Le ciel, bleu-clair, lumineux, sans nuages, si pur, si calme, semble simplement couvrir la bande rouge des chambres silencieuses, et la bande verte des shops et drugstores. Étrange effet frontal comme une photo de Walker EVANS ou Robert FRANK, avec en plus, la bande céleste bleue protectrice. Un bleu vierge cette fois de toute pollution industrielle, comme neuf, intouchable, délimité.

 

Un ciel bleu distinct des bâtiments.

A ce bleu du sommeil et du repos s’oppose le « bleu de travail » de l’Aube en Pennsylvanie (1942). Peut-être un lundi matin, le lieu du travail, un quai de gare encore désert, sera bientôt parcouru par les employés de la Company et par le ballet des voyageurs. Le ciel a du mal à se frayer un espace parmi les cheminées et les usines des environs. Coincé au centre du tableau entre la gare ferroviaire dans la profondeur et le plafond brun du quai au premier plan, le ciel se présente comme la plus petite surface colorée, que tentent même de traverser les fumées et nuages environnants.

 

Un ciel bleu coincé entre deux masses sombres.

Enfin un peu de profondeur près du Poste d’essence (1940) sur une route isolée. Le ciel est moins homogène que dans les tableaux précédemment évoqués, le bleu accueille quelques touches jaunes et vertes de la forêt silencieuse au bord de la route. La nature n’est pas encore domestiquée, les touffes d’herbe tentent de se faire une place près de l’asphalte. Les formes circulaires sont très présentes : le poste d’essence se situe à la sortie d’un virage, la route est bordée d’arbres volumineux.

Ici, le ciel s’intègre parfaitement dans le paysage, ce n’est pas une bande géométrique, mais une surface pénétrée par les courbes des sommets des arbres.

 

Un ciel bleu à la rencontre de la nature.

Au milieu des années 50, les automobiles se sont multipliées, la route isolée est devenue une Route à quatre voies (1956) : l’espace autour du poste d’essence s’est rationalisé, la nature s’est aplatie, le gazon est régulier, la forêt s’est éloignée. Le voyageur moderne ne se promène plus dans les bois. On n’a plus le temps, la ligne droite de la vitesse règne, même le ciel bleu est étagé et rayé par des nuages élancés, rectiligne comme les routes au premier plan. Tout est bien séparé : les couleurs ne s’interpénètrent pas, les contours sont distincts et géométriques. Ici, pas de gammes de demi-ton avec des différences réduites au maximum, qui essaieraient d’effacer les frontières des objets, des lieux et des êtres. Non, les deux personnages ne se regardent pas ; les bandes de la route, de la surface d’herbe, du bois au loin, et du ciel, sont visualisées distinctement, juxtaposées. Les couleurs vertes (de la nature) et bleues (du ciel) sont de plus en plus saturées, mais elles demeurent distinctes.

 

Un ciel bleu « de passage ».

Au bout de cette route se trouve peut-être l’Église de South Truro (1930). Un grand silence se dégage, aucun personnage n’est visible. Même le bleu du ciel enveloppe largement cette construction, c’est certainement un des tableaux de HOPPER où le bleu est le plus présent. Le soleil éclaire la partie gauche du cadre, la façade de l’église, le ciel est alors bleu-clair ; alors que la partie droite dans l’ombre tend à homogénéiser le ciel, avec un bleu plus soutenu. Mais, pour la première fois peut-être, on a une impression de relief, comme si le regard pouvait pénétrer visuellement ce bleu. Plus d’aplats, mais une sensation de couleur immatérielle, fluide. Comme si l’air pur pouvait enfin circuler librement autour de cette église, où les zones d’ombres et de lumière accentuent la solidité des formes.

 

Un ciel bleu en pleine évolution lumineuse.

Retour en ville, au Circle Theatre (1936). Ici, de nouveau, le ciel n’occupe qu’une faible partie de tableau ; il ne fait presque pas partie du paysage urbain, le passant de toute façon n’a pas le temps de lever la tête.

L’architecture environnante est plus apte à attirer l’attention : la vitrine et les néons rouges du théâtre par exemple. Encore une fois, la bande de ciel ne fait guère le « poids » face aux bâtiments (au centre) et aux tours (sur les côtés) ; de plus, les nuages blancs ne laissent pas le ciel s’étendre.

 

Un ciel bleu solitaire.

Finalement, les plus grandes surfaces de ciel se trouvent loin de la ville, là où celle-ci ne peut plus « avancer », près de la mer. Le bleu peut enfin se multiplier près de la Côte sous le vent (1941). Les courbures des nuages font échos aux voiles blanches des bateaux. Le bleu-foncé de la mer s’oppose au bleu-clair non homogène du ciel perturbé par les nuages ; tout en haut du tableau, une sorte de « nuage bleu-ciel » très pur décale cette opposition entre ces deux surfaces (ciel et mer) presqu’égales, comme pour montrer la variété de la teinte.

 

Un ciel bleu comme des vagues.

Au terme de ce périple aérien, on peut observer que le ciel éprouve une extrême difficulté à se laisser « regarder » dans le paysage américain, comme si l’urbanisme moderne, issu de la société industrielle, masquait la nature jusque dans ses hauteurs. En fait, Edward HOPPER joue autant avec la surface du ciel, sa visibilité par rapport au reste du tableau, que sur son éclat et sa touche ; son choix se porte presque toujours aux extrêmes : soit une petite surface, qui n’en devient que plus nécessaire par sa « rareté », soit une grande surface, qui évoque une étendue, l’espace naturel illimité. Dans les deux cas, c’est une « vision » à cultiver, histoire de lever la tête, comme dirait GODARD…

 

« (le bleu) Cette couleur fait à l’œil une impression étrange et presque informulable. En tant que couleur, elle est énergie ; mais elle se trouve du côté négatif, et dans sa pureté la plus grande, elle est en quelque sorte un néant attirant. Il y a dans ce spectacle quelque chose de contradictoire entre l’excitation et le repos…« 

(Wolfgang GOETHE, Le Traité des couleurs, Triades, Paris, 1973).

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