SOCIOLOGIE Politique / NECESSITE DE LA VIOLENCE SOCIALE par Emmanuel DIALMA

« Il n’y a rien de neuf sous le soleil » (L’ecclésiaste).

 La présence de la violence de tous temps et en tous lieux est un poncif. De Caïn et Abel à l’exclusion sociale, la violence est là, protéiforme, omniprésente, omnipotente. En déduire sa nécessité est un autre poncif. Mais ce dernier permet dans une certaine mesure, de s’interroger quant à ses formes, changeantes historiquement, et quant aux causes de sa nécessité.

 

LES HABITS NEUFS DE LA VIOLENCE SOCIALE 

VERS LA PACIFICATION DE LA VIE SOCIALE ? Pour N. ELIAS (La dynamique de l’Occident), l’Occident est travaillé depuis sept siècles par des processus de rationalisation et de psychologisation, qui tendent à substituer à la violence physique une auto-contrainte. La civilité et la politesse sont le concours de chaque individu au maintien de l’ordre dans une société (N. ELIAS, puis E. GOFFMANN). Il s’agit de formes sociales sublimant (au sens freudien) la violence physique.

Mais ces formes possèdent une « vertu propre » (P. BOURDIEU). Ces rituels, cérémonies, protocoles, règles de civilité, normes de comportement, lois civiles (« Codifier, c’est mettre des formes et mettre en forme« , P. BOURDIEU), sont autant de moyens de lutte contre la violence physique, mais sont aussi la force de la forme, la violence symbolique. ELIAS n’a vu que le processus de civilisation des formes de politesse et de civilité, mais pas que ces règles accompagnent parfois la violence. C’est la dimension paradoxale de la retenue et de la contenance : se dominer, c’est dominer autrui; il faut savoir se gouverner pour gouverner les autres avec mesure, imposer par la douceur, la raison ou la violence (C. HAROCHE, in P. BRAUD et Alii, La Violence dans les Démocraties Occidentales). La forclusion de la violence a donc son prix : l’augmentation du contrôle social.

 

LE PARADOXE DE LA VIOLENCEDANS LES SOCIÉTÉS DE LA MODERNITÉ Les sociétés industrielles abandonnent donc les représentations des sociétés militaires (distinction de SPENCER), qui légitimaient la violence, et renoncent à « l’entremangerie universelle » (mot de HOBBES), posant le glaive pour le bulletin de vote. Elles choisissent ainsi la mise en scène politique moderne des conflits par élu interposé.

Ce changement de référent laisse entrevoir la contradiction moderne en matière de violence :

– D’un côté l’activité économique exige la pacification des rapports sociaux (mais la « violence économique » n’est pas nécessairement moins douloureuse) ;

– De l’autre côté le triomphe démocratique par la forclusion de la violence physique, accroît la contrainte sociale (par la pression culturelle) ou la violence d’État (par la loi).

Ainsi l’obéissance à la loi serait moins coûteuse narcissiquement pour le citoyen, comme s’il s’agissait, par la soumission à la forme, du contraire de la soumission à la force.

Alors les sociétés modernes fondant l’État de droit sur le respect des formes et des procédures démocratiques, ont dû construire des mécanismes de gestion de cette contradiction (P. BRAUD, op.cit.) :

– L’occultation de la violence (laquelle devient beaucoup plus discrète, insidieuse…) ;

– L’euphémisation de la violence (plus symbolique et moins physique) ;

– Le discours de déni (basé sur l’opposition solution politique / solution de force).

 

NÉCESSITE DE LA VIOLENCE SOCIALE 

VIOLENCE ET GUERRE L’analyse prend soin de distinguer traditionnellement violence et guerre, sauf dérapage du totalitarisme et de la guerre totale (R. BOUDON et F. BOURRICAUD, Dictionnaire Critique de la Sociologie). Le soldat tue mais il tue froidement. Il ne doit pas s’abandonner à ses instincts homicides, et le plus remarquable de cette maîtrise, c’est qu’elle repose sur la discipline des pulsions agressives (ALAIN). Le stratège ne cherche pas la mort de l’autre. Il s’agit pour lui de briser la volonté politique de son adversaire (MACHIAVEL, puis CLAUSEVITZ).

Force est de constater que si toute violence sociale n’est pas une guerre (notons tout de même que, si avant la deuxième guerre mondiale 4 conflits sur 5 étaient inter-étatiques, après 1945, 4 guerres sur 5 sont civiles, donc intra-étatiques), toute guerre comporte de la violence non nécessaire à sa finalité. Extrait de l’acte d’accusation dressé en novembre 1995 contre certains dirigeants serbes par le tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie (document établi par des juristes professionnels qui ne peuvent s’appuyer que sur des témoignages et des preuves irréfutables) : « Des milliers d’hommes ont été exécutés et enterrés dans des charniers, des centaines d’autres enterrés vivants, des hommes et des femmes ont été mutilés avant d’être massacrés, des enfants tués sous les yeux de leur mère, un grand-père contraint, sous la menace, à manger le foie de son petit-fils…« .

L’exemple des conflits les plus brutaux et les plus tragiques montrent une forme exacerbée de la violence, et permettent de « penser aux extrêmes », ce qui est toujours éclairant, pour L. ALTHUSSER. Ils font se déplacer les frontières du sacré. La prohibition de l’homicide et celle de la destruction sont largement levées. A. GREEN (« Le Mal », Nouvelle Revue de Psychanalyse, 1988) déclarait « …avoir voulu montrer que nous étions assiégés par la violence, constat banal, mais aussi par le mal…« , et demeurait convaincu que ce dernier « … n’est pas une défense ou une attitude de façade, ou le camouflage d’une psychose. Des rationalisations sociologiques ou politiques peuvent proposer des explications. Quand on met celles-ci à l’épreuve, elles ne tiennent pas…« ; évoquant les victimes survivantes de la Shoah, GREEN ajoute : « Tout indique à travers leurs témoignages qu’ils n’ont toujours pas compris. Et nous encore moins« .

 

MYSTÈRE ET NÉCESSITE DU MAL VIOLENT Le mal, fond et forme de l’expression violente extrême, serait donc sans pourquoi. Le mystère gît, selon la formule de KANT, dans les profondeurs de l’âme. Ce qui signifie surtout, philosophiquement, qu’il doit y avoir un mystère du mal, comme d’ailleurs du bien, pour que ces deux termes constitutifs de l’idée même de moralité puissent tout simplement recevoir un sens. Le déterminisme dominant des sciences humaines n’explique que partiellement la violence, parce qu’elle est partie intégrante des référents des sociétés modernes, dont dépendent également toutes les analyses. La violence touche à la question du sens, non à la seule puissance.

Enfin, pour revenir à la violence symbolique dont il a été parlé plus haut, ou la « soft ideology » (J. NYE, Bound to Lead), qui prend, dans les sociétés démocratiques, le pas sur la violence « hard », l’exemple de l’exclusion est aussi très éclairant. Au contraire des sociétés totalitaires (où ceux qui s’écartent du moule sont exclus par contrainte physique, par l’exil, l’exécution, l’enfermement…), les sociétés démocratiques ont une autre pratique de l’exclusion (J.-C. RUFIN, in Le Débat, n°84) : ceux qui se situent à la marge sont rattrapés par la société qui, notamment dans sa représentation médiatique, les réintègre en son centre. Dans ce dernier, on ne trouve, en démocratie, que la marge : si une usine est montrée à la T.V., c’est qu’elle est en grève; si on montre une banlieue, c’est qu’elle flambe. L’exclusion est, de ce fait, un mode d’intégration. Avant de s’identifier à une collectivité de citoyens, on s’assimile d’abord à des tribus qui la composent. Plus ces tribus sont marginales, mieux elles sont soudées et, en quelque sorte, intégratrices. La peur de l’exclusion est éminemment profitable aux sociétés démocratiques. La nouvelle représentation du travail n’oppose plus exploiteurs et exploités, capitalistes et prolétaires, mais insiste sur l’opposition entre ceux qui ont un travail et ceux qui n’en ont pas.

Il est clair que cette représentation est de nature à inciter ceux qui ont la « chance » d’être du bon côté, à modérer leurs exigences politiques et sociales. Cette violence là, symbolique et idéologique, est utile aux sociétés démocratiques.

Il n’y a pas de sens social sans référent-idéal; pas plus que de morale sans identification du bien et du mal, ni que d’expression de ce dernier par la violence, physique ou symbolique. Reste à connaître les enjeux de l’imposition du sens et les violences nécessaires aux luttes par lesquelles il finit par s’imposer…

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