PARCHEMIN DE TRAVERSE / UN LEXICOGRAPHE VIRULENT par Ludovic DESMEDT

C’est en tant que « virtuose de la destruction » qu’Ambrose BIERCE fait irruption dans le monde littéraire américain à la fin du siècle dernier. La prose de ce contemporain de Mark TWAIN témoigne en effet d’une violence et d’une noirceur peu communes, même encore aujourd’hui.

Ambrose Gwyneth BIERCE naît en 1842 dans l’Ohio. Pour échapper à une famille qu’il hait (et lui inspirera quelques nouvelles regroupées sous le titre Le Club des Parenticides), il s’engage dans l’armée. Cela lui vaut de prendre part aux combats de la guerre de Sécession. Les images de milliers de cadavres restant sur les champs de bataille de ce qui constitue la première guerre « moderne » le hanteront durant toute son existence. Rendu à la vie civile et vivant de sa plume, il se forge rapidement une réputation de satiriste virulent et devient « l’homme le plus méchant de San Fransisco ». Parallèlement à sa carrière de journaliste, il publie de nombreuses nouvelles qui en feront une vedette des cercles littéraires. Pourtant, la célébrité acquise ne suffit pas à masquer les désastres qui marquent sa vie personnelle : divorce, décès tragique de ses deux fils… Lassé de la vie, asthmatique, il finit par disparaître mystérieusement à l’âge de soixante-dix ans, alors qu’il tente de rejoindre les troupes de Pancho Villa au Mexique.

Toute l’œuvre de BIERCE (dont on peut trouver la plupart des écrits en poche chez Rivages) est habitée par l’absurde, l’échec, la mort qui enserrent la destinée humaine. Outre de nombreuses nouvelles réalistes (sur la guerre) ou fantastiques, « Bitter BIERCE » (« BIERCE l’amer ») laisse un dictionnaire dans lequel il expose les sentiments que lui inspirent ses semblables. Institutions, religions, rapports sociaux… tout est examiné froidement et massacré en quelques lignes. Nous avons extrait de ce Dictionnaire du Diable, destiné à ceux « qui préfèrent les vins secs aux vins doux, le sens plutôt que le sentiment, l’esprit à l’humour« , les définitions suivantes :

Aborigènes n.p. Personnes de moindre importance qui encombrent les paysages d’un pays nouvellement découvert. Ils cessent rapidement d’encombrer, ils fertilisent le sol.

Bien-être n. État d’esprit produit par la contemplation des ennuis d’autrui.

Clairvoyance n. Capacité pour une personne, généralement féminine, de voir ce qui est invisible pour son patron, à savoir que c’est un abruti.

Cynique n. Grossier personnage dont la vision déformée voit les choses telles qu’elles sont et non telles qu’elles devraient être.

Distance n. La seule chose que les riches soient prêts à accorder aux pauvres, en souhaitant qu’ils la gardent.

Épitaphe n. Inscription sur une tombe, démontrant que les vertus acquises par le trépas ont un effet rétroactif.

Lycée n. 1/ École antique où l’on s’entretenait de morale et de philosophie ; 2/ École moderne où l’on discute de football.

Mariage n. État ou condition d’une communauté comportant un maître, une maîtresse et deux esclaves, l’ensemble ne faisant que deux personnes.

Naissance n. Le premier et le plus terrible des malheurs.

Optimisme n. La doctrine ou la croyance que tout est beau, incluant ce qui est laid, que tout est bon, spécialement ce qui est mauvais, et que tout est bien même quand c’est mal. Elle est soutenue avec une grande ténacité par ceux qui sont accablés par une indéfectible malchance, et qui ne se présentent pas sans une invariable grimace ressemblant à un sourire. Étant une foi aveugle, elle est inaccessible à la lumière de la réfutation ; elle reste une maladie de l’esprit qui ne cède pas à d’autre traitement que le trépas. Elle est héréditaire, mais heureusement non contagieuse.

Pessimisme n. Philosophie qui s’impose aux convictions de l’observateur par la décourageante prédominance de l’optimisme, avec son espérance d’épouvantail et son sourire de râteau.

Relation n. Personne que nous connaissons suffisamment pour lui emprunter de l’argent, mais pas assez pour lui en prêter.

Sincère adj. Muet et illettré.

Ver à viande n. Produit final dont nous sommes le matériau brut. Contenu du Taj Mahal, du Tombeau de Napoléon et du Panthéon.

 

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Classé dans VIOLENCES SOCIALES

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