MUSICOLOGIE / LA VIOLENCE DANS LA MUSIQUE par Joëlle-Elmyre DOUSSOT

Violence… Leit motif, mot banal qui résume, hélas, le quotidien de cette fin de siècle. Fait de société, d’une société en dérive, ayant perdu repères et valeurs ? Sans doute. Mais la violence est inhérente à la vie, à la création même. Violent, l’acte d’amour… Violent, l’enfantement…

Destructrice, la violence, sublimée, est aussi – ô combien ! – créatrice. Paradoxalement, c’est peut-être la musique, dont on a toujours souligné les vertus apaisantes, qui a peut-être le mieux canalisé, sublimé ou, simplement, exprimé la violence de la nature humaine, voire la violence, simplement, des éléments. A cet égard, une des périodes les plus riches de l’histoire musicale est sans aucun doute le Baroque. Période de tous les excès, période où les compositeurs cherchaient avant tout la couleur, l’expressivité. De cette recherche, de ce souci d’exprimer au mieux tous les affetti de l’âme humaine est née une véritable révolution de l’écriture musicale, qui marque en même temps la véritable naissance du baroque musical : le stile concitato, « style agité » crée par le père de l’opéra Claudio MONTEVERDI. Ce style correspond à l’expression la plus magicienne. Avec ses notes répétées, ses fanfares, ses grandes gammes descendantes, il tient tout à la fois des scènes d’orage, de tempêtes, de charges militaires représentées à l’ordinaire dans les opéras.

Tempêtes et orages des cœurs… Mais tempêtes et orages appartiennent aussi à la grande famille des catastrophes naturelles de l’opéra baroque français, remplissant des fonctions dramatiques particulièrement significatives et relevant d’une écriture musicale particulière, faisant appel à la polyphonie, l’homorythmie, la déclamation vocale… La rhétorique requiert un tempo vif, une épaisseur de la trame orchestrale générée par tous les pupitres, une virtuosité exacerbée, une utilisation systématique des basses et des bois aigus et de la percussion par référence aux sifflements des vents et aux grondements du tonnerre. Tempêtes et violence des trois principales passions de l’âme humaine : la colère (ira), qui s’oppose à la tempérence (temperanza) et à l’humilité (umilita). Ce style nouveau, apparu pour la première fois dans Le Combat de Tancrède et Clorinde, créé en 1624, fut rapidement assimilé par les contemporains de MONTEVERDI et incorporé dans le vocabulaire musical courant, servant à l’illustration d’expressions belliqueuses. Il consiste en la multiplication de figuralismes évocateurs et violents : notes répétées, trémolos vigoureux, fusées rapides, rythmes évoquant le galop du cheval, pizzicati des cordes évoquant les coups d’épée…

En France, si le Grand Siècle est habituellement considéré comme celui du Classicisme, il serait totalement erroné de lui refuser toute influence baroque. S’il fallait respecter la bienséance et ne pas choquer en montrant sur scène des scènes violentes, les auteurs dramatiques et les compositeurs ne se privaient pas de les évoquer avec moult détails et, là encore, la musique, « l’humble servante du texte » comme aimait à le dire MONTEVERDI, apporte sa contribution à l’évocation des passions les plus noires. Un des plus beaux opéras de cette période est sans conteste le chef d’œuvre de CHARPENTIER, Médée. L’intrigue se prête à tous les excès, à tous les débordements, mais le suspens est très habilement géré par CORNEILLE et CHARPENTIER et culmine au troisième acte quand Médée est certaine de la trahison de Jason : la femme, l’amante, devient furieuse. Son agitation fébrile est magnifiquement traduite par le rythme martelé de la mélodie et l’orchestre à cordes ponctue chaque phrase. Les orages, traités comme objets dramaturgiques ou dramatiques ont des rôles bien définis : ils soulignent la colère des dieux, peuvent transformer le destin des protagonistes (dans le drame de COLASSE, Thétis et Pélée, par exemple), ou faire fonction de dénouement : ainsi, dans le Jephté de MONTECLAIR, la foudre et le tonnerre marquent l’intervention divine qui empêche Jephté d’immoler sa fille.

Au XVIIIème siècle, l’opera seria, qui marque le règne des castrats et de la virtuosité vocale, va faire la part belle aux airs de bravoure, aux airs de passions, où se déchaînent jalousie, fureur, folie. Là encore, pour répondre à l’attente du public et aux exigences des chanteurs, soucieux de mettre en valeur leurs extraordinaires capacités vocales, les compositeurs recherchent de nouvelles formes d’écriture, un chant violemment contrasté, très ornementé. Ainsi, la magnifique scène de la Folie d’Orlando dans l’opéra de HANDEL : dissonances, changements de rythme – deux siècles avant STRAVINSKY, HANDEL invente la battue à 5/8 -, sauts d’octaves, puis retour au récit accompagné évoquent magistralement les hallucinations du malheureux amant.

La fin du Baroque marque aussi la fin de cette recherche de l’expressivité. Avec JOMMELLI, GLUCK, la musique, plus douce, plus « suave », est parfois en décalage avec les passions qu’elle voudrait exprimer. Et viendra un temps où elle retrouvera la violence… mais, hélas, une violence non sublimée ; l’on sait le rôle joué par les musiques révolutionnaires et celui, plus près de nous, par les airs au service de la propagande hitlérienne…

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Classé dans VIOLENCES SOCIALES

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