MONNAIE & FINANCE / VIOLENCES FINANCIERES par Ludovic DESMEDT

« Il y a deux espèces d’hommes avec lesquels on ne doit jamais faire

d’opérations financières, l’ami et l’ennemi« 

(Georg SIMMEL, Philosophie de l’Argent, P.U.F., 1900-1987, p.268).

La relation financière est par essence conflictuelle. Elle place en effet en situation de confrontation un demandeur de capitaux et un offreur, qui doivent s’entendre sur un prix commun – le taux d’intérêt. Dans l’Europe de la chrétienté, ce rapport d’opposition a été perçu comme néfaste à la société et s’est traduit par une organisation particulière du monde financier, construite à partir d’un refoulement. Au fil des siècles, l’évolution des mentalités et des pratiques a permis d’instaurer une certaine pacification dans la relation nouée entre celui qui avance les fonds et celui qui les reçoit. Actuellement, pourtant, les formes de violences secrétées par le système financier demeurent.

 

LE STATUT DE L’USURIERL’ÉCHANGE FRATERNEL 

Dans l’Europe médiévale, la question de l’usure est cruciale et détermine l’organisation de la société marchande. Mais qu’est-ce que l’usure ? Au début du XIIIème siècle, Guillaume d’Auxerre la définit comme « l’intention de recevoir quelque chose de plus dans un prêt que le capital » (Summa Aurea, t.48, c.1). Or, les passages de la Bible et des Évangiles qui se réfèrent à ce sujet laissent peu d’ambiguïtés (« Faîtes du bien, prêtez sans attendre« , Saint Luc, vi, 35 ; « Tu n’exigeras de ton frère aucun intérêt« , Deuteronome, XXIII, 19-20). C’est pourquoi les membres du clergé militent inlassablement pour la prohibition de l’usure. A une époque où la norme se voit déterminée par les préceptes religieux, le but poursuivi dans la règlementation appliquée aux opérations financières est de refouler l’usure hors du domaine des opérations licites.

Les conceptions des canonistes s’appuient sur la notion aristotélicienne de l’échange. Caractéristique de la vie sociale, l’échange doit s’appuyer sur une réciprocité. Or, dans la relation qui se noue entre le prêteur et l’emprunteur, ce dernier apparaît souvent comme la victime. « L’emprunteur qui paie un intérêt n’est pas absolument libre, il le donne contraint et forcé, puisque, d’une part, il a besoin d’emprunter de l’argent et que, d’autre part, le prêteur qui dispose de cette somme ne veut pas l’engager sans percevoir un intérêt » Thomas d’ACQUIN, Somme Théologique, II-II, q.78). Le rapport de forces qui naît de cette confrontation est en fait un rapport au temps : l’emprunteur a un besoin de fonds immédiat qui peut le placer dans une situation de dépendance vis-à-vis de son futur créancier. Ne pouvant se résoudre à accepter l’usure qui perturbe les relations d’échange, les prêtres-législateurs du Moyen-Age vont donc la reléguer aux marges de la société.

 

PUNIR 

L’Église est intraitable quant à la question usuraire : en 1274, le concile universel de Lyon prive de sépulture chrétienne ceux qui n’auraient pas réparé avant leur mort les torts causés par la perception d’un intérêt. L’Inquisition peut poursuivre les individus qui refusent d’assimiler l’usure à un pêché. Le prêt à intérêt fait donc l’objet d’un interdit prégnant dans la société européenne, jusqu’au XVIème siècle.

Pourtant, les artisans, commerçants ou paysans ont souvent besoin d’avances pour développer leurs activités. Une caste hétéroclite de prêteurs d’argent se constitue alors. Puisque la perception d’un intérêt entre « frères » est bannie, seuls ceux qui sont aux marges du groupe social vont manier publiquement le crédit. L' »autre » prend donc une place prépondérante parmi les usuriers : étrangers par leur provenance (lombards, cahorsins…) ou par leur religion (les Juifs, non soumis à l’interdiction). Pour SIMMEL, le cas du Juif présente « le plus bel exemple de cette corrélation entre la centralité de l’intérêt pécuniaire et l’oppression sociale » (p.262) : indispensable au développement des affaires, il polarise la violence sur sa personne.

Ainsi, SHYLOCK peut-il s’exclamer à propos des Chrétiens : « Vous m’avez traité de mécréant, de chien, de coupe-gorge ; vous avez craché sur ma longue robe de Juif, et tout cela parce que je faisais usage d’un droit qui m’appartenait ! » (SHAKESPEARE, Le Marchand de Venise, 1956, Acte I, Scène III). Cependant, les agressions physiques dirigées contre les usuriers sont assez rares ; par contre, ils sont toujours à la merci d’une ordonnance de confiscation de leurs biens ou d’expulsion des villes dans lesquelles ils sont installés.

 

GÉRER LA VIOLENCEDE NÉCESSAIRES INTERMÉDIAIRES 

Progressivement, la circulation monétaire investit la totalité de la sphère économique. Les intermédiaires financiers, d’abord périphériques, gagnent une place centrale dans l’économie marchande. Le relâchement de l’interdit religieux permet aux marchands ayant fait fortune de se lancer dans les opérations de crédits. Sous l’influence de la Réforme, la norme devient plus tolérante envers les opérations financières.

Surtout, les banques apparaissent, renouvelant totalement la question : elles s’intercalent désormais entre le créancier et le débiteur. Elles ne prêtent pas leur propre argent mais celui des agents excédentaires, qu’elles ont au préalable collecté. La tenue des comptes nostro et vostro les place en tant que tiers dans les opérations de crédit.

C’est par leur entremise que les individus « règlent leurs comptes » (voir COURBIS, FROMENT, SERVET : « Enrichir l’Économie politique de la monnaie par l’histoire », Revue Économique, 2, 1991). « Ni amies, ni ennemies« , elles visent à la neutralité et à pacifier le monde financier. De marginal, l’intermédiaire financier devient un rouage essentiel du développement capitaliste. L' »usure » se mue en « intérêt » dont le taux se voit désormais affiché. Au XIXème siècle, les sièges des grandes banques rivalisent de gigantisme pour devenir des temples de l’argent (« Et les peuples pouvaient venir défiler là : c’était prêt, l’hôtel neuf les attendait pour les aveugler, les prendre un à un à cet irrésistible piège de l’or flambant au soleil« , ZOLA, L’Argent, 1891). Les façades majestueuses symbolisent l’opulence, bien sûr, mais suscitent également la confiance nécessaire au bon fonctionnement du système. « Crédit », « créance », et « croyance » sont étymologiquement rattachés et montrent que tout l’édifice financier repose sur la foi dans la pérennité et le bon déroulement des opérations.

 

SURVEILLER 

L’apparition d’intermédiaires spécialisés dépassionne la relation créancier / débiteur, mais la violence reste tapie au sein de l’organisation financière. Fille du doute, la crise spéculative est désormais prête à surgir sur une grande échelle, se propageant dans les réseaux de la finance. Profitant de la diffusion accrue des titres financiers dans la société, elle peut désorganiser durablement une économie, comme c’est le cas en France avec la chute du système de John LAW, en 1720. Etant donné qu' »on a toujours tort contre le marché », les mouvements spéculatifs à la hausse ou à la baisse engendrent des conséquences désastreuses pour l’ensemble du tissus social lorsqu’ils sont massivement suivis. Le développement des marchés, le bruit et la fureur qui s’y font parfois entendre incitent à poser le problème de leur contrôle.

Face aux incessantes paniques financières et boursières du XIXème siècle (voir KINDLEBERGER, Histoire mondiale de la spéculation financière, P.A.U., 1994), un besoin se fait sentir, celui d’un « prêteur en dernier ressort », qui interviendrait en cas de crise, lorsque tout semble perdu. Selon THORNTON ou BAGEHOT, les promoteurs de la nouvelle doctrine, ce rôle échoit à la Banque Centrale placée au sommet de la pyramide des établissements de crédit. Dégagée des préoccupations de rentabilité immédiate, celle-ci peut en effet agir à perte afin de contrôler la liquidité injectée dans les circuits bancaires. La banque Centrale est chargée d’appliquer la politique monétaire : outre sa tâche de « battre monnaie », elle doit donc préserver la cohésion de l’économie monétaire. Elle apparaît comme un organisme pacificateur confronté aux fièvres du marché financier privé, ce « lieu de pure violence » (AGLIETTA & ORLEAN, La Violence de la monnaie, p.77).

La crise albanaise, déclenchée lors de l’écroulement du système de caisses d’épargne véreuses promettant des retours sur investissement mirobolants, peut laisser croire que ce genre d’événements ne se produit que lorsque les organismes de contrôle sont défaillants.

Pourtant, la violence financière se déchaîne jusqu’au cœur même des sociétés occidentales lors de krachs boursiers (1987) ou de crises de change qui agitent les devises européennes (pour laisser le S.M.E. en lambeaux, comme en 1993). Qu’on se réfère à KEYNES en les nommant « polarisations mimétiques » (AGLIETTA & ORLEAN) ou qu’on puise dans la palette freudienne des « oscillations sanguino-cholériques » (SIMMEL), ces crises spéculatives continuent d’ébranler périodiquement l’édifice monétaro-financier.

Au sortir de la seconde guerre mondiale se tint à Bretton Woods une conférence destinée à reconstruire le système monétaire international. Pour le secrétaire américain du Trésor de l’époque, le but de ces travaux étaient de « chasser les usuriers hors du temple de la finance internationale« . On sait ce qu’il en fut : les « gnomes de Zurich » autrefois stigmatisés par Helmut SCHMIDT sont devenus des colosses, capables de balayer en quelques heures les stratégies patiemment élaborées par les « autorités » monétaires.

Afin de circonscrire les violences privées entre créanciers et débiteurs, les États modernes ont déployé un arsenal législatif et technique établissant une zone de sécurité censée préserver la société des fièvres financières. L’Institut d’Émission s’est vu assigner un rôle d’arbitre. Un nouveau risque a alors surgi, celui de la déresponsabilisation des intermédiaires financiers, assurés d’obtenir un concours en cas de crise. Ainsi, H. SPENCER soulignait-il en 1891 dans un article consacré à « L’Intervention étatique dans le domaine monétaire et bancaire » : « A vouloir protéger l’homme contre la folie, on peuple le monde de fous« .

Qui accuser désormais lorsque la crise advient ? Alors que les anciens usuriers sont devenus omniprésents, toute critique à leur égard implique nécessairement une réévaluation générale du système économique. Depuis que les marginaux d’hier ont investi la cité, c’est le don, le bénévolat, la gratuité qui deviennent hérétiques.

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