INTRODUCTION : ÉDUCATION / ANALYSES DE LA VIOLENCE EN MILIEU ÉDUCATIF par Sandrine ZEMMOURI & Olivier BRIFFAUT

« Une école où les écoliers feraient la loi serait une triste école« 

(Ernest RENAN, L’Avenir de la Science, 1890).

L’actualité nous impose de poser comme cadre à cette étude pluridisciplinaire des violences sociales l’exposé des analyses développées au sein de l’Éducation Nationale, communauté-reflet de l’ensemble de la société.

RÉFLEXION GÉNÉRALES SUR LA VIOLENCE

« Il y a violence quand, dans une situation d’interaction, un ou plusieurs acteurs agissent de manière directe ou indirecte, massée ou distribuée, en portant atteinte à un ou plusieurs autres à des degrés variables soit dans leur intégrité physique, soit dans leur intégrité morale, soit dans leurs possessions, soit dans leurs participations symboliques et culturelles » (Yves MICHAUD, Violence et Politique, Gallimard, 1978, p.20).

Précisons, à partir de cette définition, quelques concepts de bases.

DE QUELQUES CONCEPTS DE BASE UTILISES EN MILIEU ÉDUCATIF

Deux concepts doivent être particulièrement distingués, notamment en milieu éducatif où leur amalgame amplifie le sentiment de climat violent, ce que ne manquent pas de relayer les média.

1. La notion d’agressivité se distingue de celle de violence, dans la mesure où l’agressivité – qu’elle soit défensive (autoconservation de l’individu, conservation de l’espèce, du territoire), ou combative (visant à la satisfaction des besoins) – est au service de la vie et en constitue la manifestation comportementale.

2. Alors que la notion d’agressivité concerne les comportements animaux en général, celle de violence renvoie à une dimension spécifiquement humaine.

Les formes de la violence sont très variées. Celle-ci peut être individualisée ou bien prendre une forme collective, utiliser les domaines physique, psychologique ou moral, des stratégies frontales comme détournées (Cf. Jean-Michel DUMAY, L’Ecole agressée, Belfond, 1994, pour une étude des formes de la violence en milieu scolaire). La violence – véritable langage, apparaissant à ce titre en cas de défaut de communication – est polymorphe.

La violence peut être réfléchie ou spontanée, mais elle est toujours guidée par une intention de nuire ou de détruire. Elle est associée à la conscience des destructions et des souffrances qu’elle entraîne.

Ainsi, même si l’intention est propulsée à partir du subconscient ou même de l’inconscient du sujet violent – ce que sanctionne toutefois le Code pénal grâce aux notions de mise en danger d’autrui, d’homicide par imprudence ou sans intention de donner la mort -, elle est toujours présente dans l’acte de violence. La violence est ainsi toujours intentionnelle.

L’éducation vise à la maîtrise des pulsions violentes dont l’intensité redouble au moment de l’adolescence, période pendant laquelle le jeune apprend à s’émanciper du diktat du principe de plaisir pour subordonner ses actions au principe de réalité. L’analyse qui sous-tend cette position est celle des pulsions qu’a développée FREUD.

Pour celui-ci, la source des pulsions est somatique et se manifeste par une sorte d’excitation, expression d’un manque par exemple. Le but de toute pulsion est la satisfaction permettant de faire disparaître la sensation désagréable. Le sujet est comme poussé par une force active spontanée. L’objet de toute pulsion – sous forme réelle ou d’un fantasme – est le moyen par lequel le sujet obtient satisfaction. Or, lorsque la pulsion entre en contradiction avec les règles sociales, le sujet doit avoir la capacité de la sublimer. D’où l’importance de l’éducation, d’autant plus que, chez certains sujets, le seuil de décision du passage à l’acte, commandé par la pulsion, même si cet acte est interdit, est très bas. Soit le sujet ne parvient pas à faire la différence entre le fantasme et la réalité – ce qui constitue un enjeu primordial de l’adolescence -, soit il n’a pas encore accepté les principes et les valeurs qui fondent la vie sociale – d’où l’importance de l’éducation à la citoyenneté -. L’éducation doit briser le carcan sensation-réaction qui fait d’un individu un être frustre proche de l’animalité, en aidant chaque jeune à équilibrer les forces de construction (élan vital, créativité, motivation…) et les forces de destruction (doutes, scrupules, auto-dévalorisation, péjoration de l’avenir, démotivation…) qui existent en chacun de nous.

Dès lors constatons-nous que la détermination purement biologique du concept de violence est insuffisante. Par-delà les réflexions de HOBBES ou NIETZSCHE pour lesquels la violence est purement d’origine naturelle, l’Éducation Nationale se réfère également à des auteurs comme ROUSSEAU, pour lequel l’état de nature est immédiatement perverti par une vie sociale mal organisée, dont le résultat serait la violence.

La violence est un concept du champ de l’humain en sa qualité d’être social.

VIOLENCE & SOCIÉTÉ

Observons toutefois qu’il n’y a pas de norme ni de valeur reconnues et respectées sans violence : à la violence illicite de certains individus ou groupes d’individus répond nécessairement la violence licite du pouvoir. Il faut pourtant assumer ce paradoxe sous peine de dériver vers un système dans lequel règnerait la loi du plus fort. « On pourrait définir la politique comme la tentative constante d’éliminer la violence physique, de donner aux antagonismes individuels et sociaux des moyens d’expression moins rudes, moins brutaux, moins sanglants » (René SITTERLIN, La violence, Quintette, 1996, p.48).

Toute société constitue donc un système destiné à neutraliser la violence, à l’utiliser et à la canaliser, au besoin en utilisant la contrainte. La micro-société que forme tout milieu éducatif corrobore évidemment ces propos.

VIOLENCE, SOCIÉTÉ & ADOLESCENCE

La vie sociale n’apparaît pas comme un modèle de ce qui serait souhaitable. Pourtant, violente, elle est observée par tout adolescent, tant il est vrai qu’il a un besoin vital de s’identifier pour pouvoir se projeter dans l’âge adulte. Cela dit, même si les adolescents pouvaient avoir devant eux le modèle du contrat social parfait, ils auraient encore un besoin de transgresser les règles et les normes, tout simplement parce que la transgression, associée au risque qu’elle fait courir, est un facteur de maturation psychique. Il y a dans le non-respect de l’interdit une expérience qui se révèle structurante. La violence est transgression. Il est donc illusoire de penser que quelque système social puisse éradiquer la violence des jeunes. Il convient juste de la contenir en distinguant celle qui est acceptable et celle qui ne l’est pas car nuisible au développement d’un individu.

DES FACTEURS DE LA VIOLENCE EN MILIEU ÉDUCATIF

Existe-t-il une violence propre au milieu scolaire, ou n’est-elle que le reflet de la violence sociale ? « La violence scolaire est à la fois le fruit et la graine de la violence sociétale » (Yannick JOYEUX, L’Éducation face à la violence, ESF, 1996, p.172).

S’il existe une interdépendance entre violence sociétale et violence scolaire, il n’en demeure pas moins que des caractéristiques explicatives de la violence en milieu scolaire peuvent être dégagées. « La violence visible est (…) une réponse à la violence invisible. C’est lorsque le sujet est soumis à un pouvoir qui s’exerce contre lui – soit directement, soit indirectement – qu’il peut avoir recours aux emportements violents ou aux retraits apathiques, à la violence dirigée vers autrui, ou retournée contre soi-même » (Bernard DEFRANCE, La Violence à l’école, Syros, 1996, p.119).

FACTEURS LIES A L’ENVIRONNEMENT

La politique de construction urbaine mise en oeuvre dès le début des années soixante a manqué pour le moins de réflexion, et a conduit à la constitution de véritables ghettos caractérisés par une situation économique et sociale très dégradée. On observe dans ces quartiers un phénomène de dépression collective qui touche une partie non négligeable de la population. Les établissements scolaires dont le secteur comprend de tels quartiers sont démunis pour empêcher la violence de pénétrer en leur sein. « La violence est déterminée socialement. Plus le public est défavorisé, plus il est confronté au problème du chômage, plus il vit l’exclusion, plus les trois déterminants de la violence scolaire (violence pénale, incivilités, sentiment d’insécurité) sont forts. Ce qui montre bien que l’école a des difficultés à gérer l’exclusion sociale » (Eric DEBARBIEUX, Interview, B.O. n°23 du 6 juin 1996).

Mais on ne peut pas en déduire qu’une école « sanctuarisée » échapperait aux phénomènes de violence, parce que la violence scolaire est fortement surdéterminée : elle n’est pas qu’importée, exogène, mais aussi endogène.

FACTEURS INTERNES A L’ÉTABLISSEMENT

L’inadaptation à l’époque moderne du règlement intérieur (notamment lorsqu’il est fait essentiellement d’interdits), tout autant que sa non-connaissance ou sa non-application, favorisent l’apparition de la violence. Tout est question d’équilibre et de dialogue. Car le non-respect de certaines institutions (conseils, commissions…) induisent aussi un climat de violence. Il faut que chacun – y compris les jeunes – puisse assumer une fonction bien définie et (re)connue de tous. En règle générale, on observe que les établissements qui souffrent d’un manque de communication, de transparence, de l’absence de lieux de rencontre, de médiation, de décompression, dans lesquels l’information ne circule pas ou circule mal, finissent par connaître des problèmes de violence.

Par ailleurs, la politique d’orientation des élèves – par l’échec – induit la violence. De même, la constitution de classes homogénéisées par le niveau des élèves engendre un sentiment d’exclusion lié au mépris d’une tranche de la population scolaire.

Le facteur fondamental catalyseur de violence est le manque de cohérence et de cohésion – d’où l’importance du projet d’établissement – au sein de l’équipe éducative, cela étant lié de façon positive à la taille de l’établissement (Cf. Jean-Michel LEON, Violence et déviance chez les jeunes, Enquête de l’Inspection Générale, Ministère de l’Éducation Nationale, 1983).

FACTEURS INTERNES A LA CLASSE

Une pédagogie mal adaptée aux élèves induit une dégradation du climat de la classe. Sont prônées les pédagogies diversifiée (alternance des moments d’activité), différenciée (tenant compte de la variabilité des profils d’apprentissage), individualisée (se penchant sur le cas de chaque élève). Les règles de la vie de la classe doivent être précisées (contrat de socialisation) et les exigences de l’enseignant clairement formulées (contrat didactique). Le système d’évaluation – qui peut être formative et pas seulement sommative – doit être le plus objectif possible.

Finalement, il faut se tourner vers le comportement de l’homme en société. Tout individu – adulte, élève – doit contrôler ses propos et ses jugements. Le respect multilatéral doit être scrupuleusement observé. L’insécurité ne doit pas être banalisée par individualisme excessif. De la qualité comportementale de chacun (d’où l’intérêt d’une formation en psychologie et techniques de communication au sein de l’Éducation Nationale) découle la capacité de la société à gérer la violence.

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